Le balancier sociologique

Publié le 7 février 2026 à 11:37

Réaction à l’article de J.-M. GAUTHEROT « Le balancier sociologique » paru dans la revue Directions n°246

Il est possible d’appréhender l’usage du mot inclusion et ses effets comme un point de bascule politique.

Il conviendrait cependant avant toute analyse de ses effets et convictions associées, d’en explorer les déterminants.

Concrètement, ce qui est devenu une injonction s’inscrit dans un jeu politique dont les principaux effets ont lieu au plus près du terrain et dont il est permis de dire qu’ils ne sont que partiellement pris en compte dans le cadre d’une évaluation (de la qualité) qui repose elle-même sur le primat des indicateurs quantitatifs ou disjonctifs.

Les dirigeants d’ESMS sont bien pris dans un quotidien qui répond de moins en moins à leurs attentes d’épanouissement personnel et les confronte aux limites techniques et juridiques de métiers en cours d’évidement.

Ils sont pris par les effets concrets de la nécessité de répondre aux attentes de celles et ceux qui, parés d’une légitimité administrative et/ou politique, s’emploient à vérifier avec toujours plus de fréquence et de précision, la conformité des actions réalisées avec un public à inclure, coûte que coûte.

La procéduralisation, la protocolisation aident à atteindre l’objectif d’une conformité inconditionnelle, alignement sur des modèles d’organisation et d’activité conçus à partir d’une vision indifférente aux détails qui saturent le quotidien de nos ESMS, humanité des parties prenantes au travail oblige.

Les aménagements technocratiques et obsessionnels visent à créer les conditions d’une continuité et d’une unité entre les différents acteurs au service d’un public dont il est désormais à peine pensable de considérer qu’il peut ne pas pouvoir s’inscrire dans une démarche inclusive.

La résistance du réel de la clinique appelle la recherche de modalités nouvelles susceptibles d’amener la personne accompagnée sur le terrain aménagé à l’effet de lui permettre de vivre une certaine forme d’autonomie, de mettre en scène son « pouvoir d’agir ».

Souffrons que nos personnes accompagnées puissent encore exprimer leurs différences et leur possible volonté de « ne pas » inscrire leur existence dans le monde que nous sommes sommés de leur aménager afin de les rendre conformes aux représentations technocratiques et idéelles d’un pouvoir politique qui tend à généraliser à toutes les populations fragiles pareil modèle.

A trop insister, vient en retour une conflictualité à la fois institutionnelle et individuelle ; celle-ci n’épargnant aucun des acteurs présents sur une scène de moins en moins accueillante et tolérante.

Le fameux « balancier sociologique » dont il est question dans cet article témoigne d’une incapacité collective à la mesure et à la mise en place d’un système hybride, capable de répondre à tous les besoins sans forcer l’adaptation à des réponses exclusives, sources d’effets contraires aux effets attendus.

Il aurait été plus intelligent de ne pas sortir du chapeau la notion de « solution inclusive » et de s’accorder sur l’absence de principe performatif unique capable de répondre comme par magie, aux besoins des personnes en situation de handicap.

D’autres solutions miracles apparaissent dans le champ de nos métiers de la relation : le numérique, l’ « intelligence artificielle », les plateformes.

Ce sont là autant de moyens auxquels nous devrions nous résigner à soumettre nos volontés au nom du principe d’égalisation des chances d’accéder à des moyens réputés apporter des solutions aux difficultés rencontrées par les personnes en situation de handicap tout autant qu’à nos organisations et de plus en plus à nous-mêmes.

Notre citoyenneté et notre faculté de penser en dehors des cadres établis se trouvent en effet confrontées à des injonctions de plus en plus pressantes au conformisme, à l’obéissance aux modèles « inspirés » par quelques experts et à la soumission « librement » consentie.

L’audition récente d’un « webinaire » de NEXEM élargissant la sensibilisation au « développement durable » à la sphère privée des salariés témoigne ainsi d’une dérive qui présuppose chez chacun d’entre nous une incapacité ou une capacité déficiente à prendre en compte, analyser et élaborer des réponses adaptées aux problèmes, dilemmes et autres paradoxes auxquels nous nous trouvons confrontés au quotidien.

L’inclusion sociale, le numérique, l’ « IA », le « développement durable » font partie de ces questions auxquelles il est permis de penser que seul un projet collectif pluraliste, un horizon collectif centré sur l’humanité commune peut apporter quelques éléments de réponse.


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